L’interview culture de Casimir Guelaté Lystoi’r : il faut africaniser nos histoires

L’interview culture de Casimir Guelaté Lystoi’r : il faut africaniser nos histoires
By Arts visuels
Avr 02

L’interview culture de Casimir Guelaté Lystoi’r : il faut africaniser nos histoires

Il a remporté le prix du scénario lors de la cérémonie des NISA 2021 grâce à son travail d’écriture pour la série « Les coups de la vie » qui fait un tabac sur les petits écrans. Casimir Guelaté Lystoi’r a répondu à nos questions sur cette récompense, sur son métier et sa vision du cinéma ivoirien. Entretien avec un homme engagé qui ne mâche pas ses mots.

Par Franck Bortelle

Guelaté, tout d’abord félicitations pour ce trophée. Comment se sent-on dans les moments qui suivent une telle consécration ? De l’annonce de son nom aux jours qui suivent ? 

Tout d’abord je voudrais rendre hommage à mon grand frère, Franck Vlehi, producteur, pour sa confiance. Cette série avait déjà été nommée en France à La Rochelle. L’annonce de mon nom, l’arrivée sur la scène : beaucoup de joie, d’émotion, de fierté surtout quand on est en compétition avec son propre mentor. Les jours qui suivent, c’est pareil : des posts entiers qui me sont dédiés, des félicitations qui fusent de partout. Ça fait chaud au cœur. Et de voir qu’à l’inverse de mes prédécesseurs qui ont été honorés à l’extérieur mais pas ici, j’ai été sacré dans mon pays. Pour moi, rien ne vaut ça. On dit que nul n’est prophète en son pays mais là, non. 

Peux-tu nous décrire ton parcours ?

Dès mes premières années d’école, j’ai été passionné par l’écriture et la lecture. J’ai beaucoup lu les auteurs africains : Senghor, Bernard Dadié, Jean-Marie Adiaffi. Au lycée, tout naturellement j’ai intègré le club théâtre et j’ai commencé à écrire des textes théâtraux que je mettais moi-même en scène. Mais ma famille ne voulait pas entendre parler de ça. J’ai donc fait des études de sciences mais j’ai fini par tout larguer, un peu à la faveur de la crise de 2011, pour me consacrer à ma passion. Et c’est Brigitte Agbré, mon mentor, qui m’a permis de vraiment débuter. Je me suis consacré exclusivement à ça à partir de 2016.

Tu évoques cette crise de 2011, événement douloureux pour la Côte d’Ivoire qui n’en était pas à son premier. Maintenant que la situation semble se stabiliser, comment entrevois-tu l’avenir du cinéma ici, sa renaissance de ses propres cendres ?

Deux conditions sont nécessaires. Premièrement, il faut faire cesser cette cacophonie qui règne en ce moment. On a une histoire douloureuse, oui. Mais les gens dans ce métier ne savent pas de quoi il s’agit. On amalgame série télé et cinéma. Je pense qu’il faut opérer une vraie distinction, même si tout finit devant un écran. La seconde condition : se réapproprier sa propre histoire. On fait des films qui ne racontent pas notre histoire. Le cinéma se doit de préserver la culture locale. C’est un acte politique que de faire du cinéma. L’engagement est nécessaire. Il faut savoir ce qu’on fait et où on va. Il faut bien sûr connaître les codes de ce métier. Quand je vois l’influence des films américains  ou asiatiques dans notre cinéma, je me dis que ce n’est pas ça qu’il faut faire. Je crois en cette vertu de transmission du cinéma. C’est un patrimoine qu’on doit transmettre.

Tu considères donc le cinéma doit être le miroir d’une société comme le pensaient en France des cinéastes tels que Claude Sautet ou Bertrand Tavernier soit en décrivant, soit en dénonçant cette société ? De plus, le cinéma ivoirien a un potentiel énorme de par la pluralité des ethnies, des traditions, des croyances… Mais que manque-t-il au cinéma ivoirien pour véritablement émerger ?

Dans « La tragédie du Roi Christophe », Aimé Césaire fait dire au personnage éponyme « on ne peut pas penser à son aise et hors de son monde ». L’art doit refléter la réalité dans laquelle il a vu le jour… En occident, par exemple, les vieux sont envoyés dans les hôpitaux spécialisés après qu’ils ont élevé les enfants, qu’ils ont subvenu à tous leurs besoins. On voit ça dans les films occidentaux. Eh bien, ça arrive en Afrique ! C’est aberrant. Ce n’est pas dans notre culture ! Pourquoi aller chercher ça en Europe alors qu’on a un mode de fonctionnement différent en gardant nos vieux chez nous jusqu’à la fin ?

Ce qu’il manque : les références à l’Afrique en général et à la Côte d’Ivoire en particulier. Et la culture, bien sûr. Aujourd’hui tu parles aux jeunes de références et ils citent Spielberg, Spike Lee ou Cameron. Mais jamais de Ousmane Sembène, Djibril Diop Mambety, Lacina Kramo ou encore Henry Duparc. Il faut les ramener vers les classiques du cinéma africain.

Se cantonner aux cinéastes africains n’est pas un peu réducteur ? D’autant que ceux que tu cites, tes prédécesseurs, ont tous fait leurs études en France et que s’ils sont devenus des références, c’est parce qu’ils ont élargi leur culture et fait de leur art quelque chose à la fois de national et international puisque exportable.

Accolades de félicitations de Brigitte Bleu Agbré à son filleul Casimir Guelaté prix du meilleur scenario original catégorie série télévisée pour Babadongo les coups de la vie © Service de communication de la NISA
Accolades de félicitations de Brigitte Bleu Agbré à son filleul Casimir Guelaté prix du meilleur scenario original catégorie série télévisée pour Babadongo les coups de la vie
© Service de communication de la NISA

Oui c’est vrai et tous ces grands hommes ont réussi à mettre ces connaissances acquises en Europe au service de l’Afrique. Mais je suis d’accord sur le fait qu’il y a également un gros manque de formation et de connaissance technique. Mais la culture est aussi très lacunaire ici. En 2010 au moment de la guerre politico-diplomatique, une autre guerre sévissait : celle des images. Ça a montré à quel point il est important de savoir ce qu’on met sur des images. Et ce qu’on met, c’est forcément issu d’une culture qu’il faut absolument maîtriser pour pouvoir parler aux Africains et au monde entier.

Le cinéma se doit d’être vu par le plus de spectateurs dans le monde. Comment penses-tu qu’un tel cinéma puisse être exportable ? Et en te focalisant à un cinéma engagé, très politisé, ne penses-tu pas que tu évinces des styles cinématographiques qui pourtant pourraient faire florès en Afrique ? Je pense notamment aux comédies ou aux films d’horreur ou de science-fiction, genres qui devraient pouvoir aisément s’africaniser ?

Oui bien sûr que c’est un cinéma exportable. Déjà sur le continent africain. Mais il faut que ce soit un cinéma qui ose affronter son histoire, ses problèmes, ce que l’occident a réussi à faire. Ce n’est pas en restant sur la fourmilière qu’on va faire partir les fourmis qui nous grimpent dessus… Il faut oser parler de ce népotisme, de cette corruption, de notre histoire, de la condescendance entre l’Europe et l’Afrique pour qu’on puisse ensuite passer à autre chose. Et il y des occidentaux qui sont d’accord avec ça. Pour ce qui est des autres types de cinéma, horreur ou comédie, pour moi, c’est à faire dans un second temps. Le message politique est prioritaire dans le cinéma africain aujourd’hui. Il faut remuer les consciences comme l’a fait le film « L’Orage africain » de Sylvestre Amoussou.

N’oublions pas toutefois que les comédies peuvent porter un message politique ou social. Même chose pour les films d’horreur. Le premier « Scream » de Wes Craven, par exemple est une charge monumentale contre la jeunesse américaine éprise de voyeurisme…

Pour finir, peux-tu d’une part nous parler de tes projets et d’autre part, maintenant que tu es devenu une référence grâce à ce prix, nous dire quels conseils tu donnerais à des jeunes voulant se lancer dans le cinéma et plus particulièrement dans cette discipline difficile qu’est l’écriture du scénario, véritable pierre angulaire du cinéma ?

Je viens de terminer un long métrage qui traite d’un problème fondamental en Côte d’Ivoire : l’accès à l’eau potable. J’y intègre des éléments sur la difficulté à créer son entreprise, sur la concurrence. Mais il y est aussi question d’un tournage de film, manière d’évoquer ce dont on vient de parler sur les carences du cinéma en Afrique et son rôle dans la société. Et ce sera une comédie. Quant aux conseils pour les jeunes : se former et se cultiver. Une caméra et un micro ne suffisent pas… Et commencer par le commencement. Ne pas brûler les étapes. Et revenir  nos références. Et africaniser nos histoires.

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